Le poids du temps dans un tiroir – Quand vider une maison devient une leçon d’histoire familiale

Photo personnelle – Livrets de Famille de mes grand-parents, arrière-grand-parents et arrière-arrière-grand-parents

Il y a des moments dans une vie que l’on n’attend pas. Vider la maison de sa maman en fait partie. C’est un geste à la fois banal et bouleversant — ouvrir des tiroirs, soulever des cartons, toucher des objets qui portent encore la chaleur d’une présence. Et parfois, au fond d’un tiroir, le passé surgit sous une forme que le généalogiste en vous n’espérait plus.

C’est ce qui m’est arrivé il y a peu. Glissés au fond d’un tiroir, j’ai mis la main sur trois livrets de famille. Trois petits carnets à couverture bleue ou bordeaux, usés, dont les pages jaunies gardent la mémoire de trois générations de la branche maternelle de ma famille : les HORRENT. Avec eux, le missel de ma grand-mère — ce livre de prières qu’elle a tenu entre ses mains — et quelques images pieuses, souvenirs de communions solennelles et de sacerdoces, ces instants solennels où l’on se présentait devant Dieu et devant les siens.

Photo personnelle – Missel de ma grand-mère et une selection d’images pieuses

Je les ai feuilletés longtemps, assis dans le silence de mon bureau. Et j’ai eu envie de vous les faire connaître, eux — ces ancêtres qui m’ont précédé sur cette terre du Nord.

Jules & Céline, les premiers maillons — Halluin et Roncq, fin du XIXe siècle

AD59 – Acte de naissance de Jules Horrent à Halluin

Tout commence avec Jules HORRENT et Céline DHALLUIN, mes arrière-arrière-grands-parents. Lui est né le 25 janvier 1869 à Halluin, elle le 13 avril de la même année à Roncq — deux enfants du Nord, nés la même année à quelques kilomètres l’un de l’autre, comme si le destin avait déjà tout prévu.

Ils se marient le 7 janvier 1889 à Roncq, Jules a tout juste 19 ans, Céline aussi. Jules est tisserand — un de ces ouvriers textiles qui font tourner les filatures du Nord à la fin du XIXe siècle. Céline est soigneuse puis ménagère, deux mots qui résument alors toute une vie de femme.

Leur existence ensemble sera marquée par une douleur que l’on mesure à peine aujourd’hui : sur les onze enfants qu’ils mettent au monde entre 1889 et 1901, six mourront en bas âge. Émile à cinq mois, Germaine à sept jours, Alphonse à seize mois, Émilienne à quatre ans, Georgina à trois mois, Gustave à quinze jours, Jean-Baptiste ne soufflera pas ses cinq bougies. C’était la réalité brutale de ces familles ouvrières du tournant du siècle, où la mortalité infantile fauchait sans prévenir.

Photo personnelle – Extrait du Livret de Famille de Jules Horrent et Céline Dhalluin

Pourtant, Jules et Céline continuent. Ils restent. Et parmi leurs enfants qui survivent, il y a Augustin, né le 1er mars 1895 à Roncq — celui qui sera mon arrière-grand-père.

Jules s’éteint le 27 mai 1930 à Roncq, à 61 ans. Céline le suit moins de deux ans plus tard, le 27 février 1932, à 62 ans. Ils reposent tous deux dans cette terre du Nord qu’ils n’ont jamais quittée.

Augustin & Angèle, une famille qui tient bon — Tourcoing, entre deux guerres

Photo personnelle – Livret de famille de Augustin Horrent & Angèle Catteau

Augustin HORRENT grandit à Roncq. Il sera appariteur, apprêteur et dégorgeur — des métiers du textile, comme son père, dans ces ateliers où les tissus passent de mains en mains avant de prendre leur forme définitive.

C’est à Tourcoing, le 28 août 1920, qu’il épouse Angèle Léontine CATTEAU. Elle est née le 21 septembre 1893 à Tourcoing et exerce comme soigneuse. Angèle est la dixième enfant de sa famille — une habitude, dans le Nord d’alors, que ces fratries nombreuses.

Ensemble, ils auront quatre enfants :

Émilienne, née le 9 septembre 1922 à Roncq — ma grand-mère

Marie Madeleine, née le 5 août 1924 à Roncq

Émile Auguste, né le 14 septembre 1928 à Roncq (découverte grâce au Livret de Famille)

Henri Jules, né le 23 août 1930 à Roncq

Leur vie se déroule à cheval sur deux guerres. On imagine Augustin et Angèle traversant ces décennies avec cette ténacité tranquille des gens du Nord, attachés à leur quartier, à leur paroisse, à leurs habitudes ouvrières. La vie est rude, mais elle est là.

Angèle s’éteint le 18 septembre 1975 à Tourcoing, quelques jours avant ses 82 ans. Augustin la suit quatre ans plus tard, le 3 mars 1979, à 84 ans.

Émilienne, ma grand-mère — Une vie à Tourcoing

Photo personnelle – Mariage de mon grand-père, Léon PACO, et de ma grand-mère, Émilienne HORRENT – 1946

J’ai eu la chance de connaître ma grand-mère, qui m’a raconté sa jeunesse et sa vie, mais je ne pratiquais pas encore la généalogie à l’époque : Émilienne Céline Léonie HORRENT.

Elle naît le 9 septembre 1922 à Roncq et grandit dans le foyer d’Augustin et Angèle. Comme sa mère, elle sera soigneuse. C’est à Tourcoing, le 6 avril 1946, qu’elle épouse, mon grand-père, Léon Albert PACO, tisserand, né le 29 novembre 1921 à Draveil en Essonne. Il a 24 ans, elle en a 23. La Seconde Guerre Mondiale vient de finir. On peut enfin se marier, construire, espérer.

Photo personnelle – Livret de famille de Léon Paco & Émilienne Horrent

Ils auront une fille : Brigitte, née le 1er octobre 1952 à Tourcoing — ma mère.

Léon décède le 25 février 1973, à seulement 51 ans. Ma grand-mère Émilienne lui survivra plus de trente ans, s’éteignant le 25 mai 2006 à Tourcoing, à 83 ans.

C’est son missel que j’ai retrouvé. Ce livre de prières qu’elle emportait chaque dimanche à la messe, dont les pages portent peut-être encore la trace de ses doigts, d’une image glissée entre deux feuillets, d’une prière griffonnée. Un objet intime entre tous — la preuve silencieuse d’une foi qui l’a accompagnée toute sa vie.

Les images pieuses — Ces instants suspendus entre ciel et terre

Parmi les trésors retrouvés dans la maison de maman, les images pieuses méritent une attention particulière. Ces petits cartons illustrés, distribués lors des communions solennelles et des cérémonies de sacerdoce, étaient précieusement conservés par ma grand-mère et transmise à ma maman.

J’en ai retrouvé plusieurs, portant des noms connus : la communion solennelle de ma maman Brigitte, celle de mon oncle Jean-Pierre PACO, et celle de ma grand-mère Émilienne elle-même. D’autres noms figurent sur certaines images, que je reconnais sans toujours pouvoir mettre un visage derrière — ces cousins, ces voisins, ces amis de paroisse qui gravitaient autour de la famille.

Ces images sont aussi un témoignage sur la pratique religieuse de l’époque. Dans le Nord ouvrier du XXe siècle, la communion solennelle était un événement majeur, presque autant social que spirituel. On s’y préparait des mois à l’avance, on mettait sa plus belle tenue, et l’image pieuse distribuée ce jour-là était comme une carte de visite offerte à la mémoire.

Des livrets de famille, trois générations, une famille

En refermant ces livrets, j’ai pensé à tous ceux qui les avaient tenus avant moi. Jules, le tisserand d’Halluin, qui a vu mourir tant de ses enfants sans cesser d’avancer. Augustin, l’apprêteur de Roncq, qui a traversé deux guerres et construit une famille solide. Émilienne, ma grand-mère, dont le missel usé dit mieux que n’importe quel discours ce qu’était sa vie intérieure.

Ces papiers ne sont pas que des documents. Ce sont des fragments de vie — des preuves que ces gens ont existé, ont aimé, ont souffert, ont prié. Ils ont travaillé de leurs mains dans les filatures et les ateliers du Nord, ils ont porté des enfants, ils ont enterré des proches, ils ont recommencé.

Et quelque part dans cette chaîne ininterrompue de naissances et de mariages, il y a eu ma mère, Brigitte. Et donc, il y a eu moi.

Vider la maison de maman, c’est aussi recevoir en héritage tout ce que l’on ne savait pas encore qu’on portait. Ces livrets de famille, ce missel, ces images pieuses — je les garderai précieusement. Ils trouveront leur place dans mes archives, aux côtés des actes que j’ai patiemment réunis au fil des années.

Parce que c’est à cela que sert la généalogie : faire en sorte que personne ne soit oublié.

Si vous aussi vous avez retrouvé des livrets de famille ou des objets de piété dans vos archives familiales, n’hésitez pas à me le faire savoir en commentaire. Parfois, un simple objet ouvre des portes insoupçonnées.


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1 réflexion sur “Le poids du temps dans un tiroir – Quand vider une maison devient une leçon d’histoire familiale”

  1. bonjour,
    j’ai eu en main le livret de famille de la soeur de mon grand-père maternel; celui de la tante de ma grand-mère maternelle ;
    cela m’a été utile pour qu’ils fassent partie de mes rédactions ;
    les objets de piété également ;

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